Ce son est une brèche. Une fissure dans le mur des discours anxiogènes et des alertes scientifiques qui glissent sur nous sans nous atteindre. Car si tant de gens aiment la nature, pourquoi si peu aiment le discours écologique?
L’échec est là. Il faut donc changer de regard et développer une écologie de l'attachement: on ne protège que ce que l'on aime, ce qui nous touche au cœur. Le reste n'est que du bruit.
La science nous avait pourtant prévenus. Avec des chiffres, des graphiques et des projections. On nous a parlé de dômes de chaleur, de températures qui crèvent les 40°C en France et en Espagne, de plus de 2 000 morts en excès rien qu'en France lors de la canicule de juin.
Des corps retrouvés dans des appartements sans climatisation, dans des voitures, sur le trottoir. Mais la statistique a le cœur sec. Elle anesthésie.
Le chant de la cigale, lui, est une seringue d'adrénaline. Il ne dit pas le danger, il le fait sentir dans la moiteur du soir. C'est la différence entre un certificat de décès et le poids d'un corps.
Pendant ce temps, à Berlin, on se renvoie la balle. Le ministre de l'Environnement, Carsten Schneider, explique que l'adaptation au climat n'est pas son affaire, mais celle des municipalités. À Bruxelles, on débat gravement et on promet une « boîte à outils » pour promouvoir le volontariat chez les pompiers, alors que le continent brûle déjà.
L'Europe fait face à une facture annuelle de 70 milliards d'euros pour s'adapter, mais la solution serait donc d'encourager le bénévolat. De la blague! On attend la quête du dimanche pour financer les canadairs.
Alors on cherche ailleurs. Des voix s'élèvent, comme celle du neuropsychiatre Boris Cyrulnik, pour dire que la crise écologique est d'abord une crise du lien. Une crise interne.
L'idée est simple: on ne peut attendre que tout le monde devienne ingénieur pour agir. Il faut passer du savoir à l'émotion, de la contrainte à l'attachement. On protège ce qu'on aime. C'est un peintre à Bamako qui transforme un minibus en message roulant contre la déforestation, un geste qui touche plus sûrement qu'un rapport du GIEC. L'art devient une ambulance pour un monde malade.
Ce n'est pas une poésie pour âmes sensibles. C'est une stratégie de survie. Il s'agit de troquer le « Je pense donc je suis » de Descartes, qui nous a menés dans le mur, contre un principe plus humble: « Je sens donc je suis ».
Sentir la chaleur sur sa peau, entendre un insecte qui n'a rien à faire là, voir l'asphalte des routes fondre. C'est par les sens que le sens reviendra. Avant que le seul son qui nous reste soit celui des sirènes.
Ce n'est pas le chant d'une exilée. C'est l'hymne d'une conquête. Celle d'un climat qui prend ses quartiers au cœur de nos villes.
Nous pensions entendre une carte postale sonore venue de Provence. C'est le premier article d'une nouvelle constitution, plus chaude, pour laquelle nous n'avons pas voté, mais à laquelle nous sommes déjà tous soumis. Et vite!